Genèse

Des questions et des préoccupations, c’est ce qui au départ nous unit. C’est de manière fortuite que nous nous sommes régulièrement retrouvées dans des conférences et des colloques autour de thématiques communes telles que : le post-colonialisme, l’impérialisme, l’altermondialisme, le racisme, le sexisme, la représentation des femmes, des musulmanes, et bien d’autres. Nos rencontres et échanges sur nos vécus ont peu à peu révélé l’essence de ce qui nous anime et nous rassemble : un besoin de réflexion, d’analyse critique et de prise de parole sur nos conditions de femmes et de musulmanes.

Nos premiers questionnements ont porté sur :

  • Quel est/a été le sens de mon voile ? De quoi suis-je le symbole ? Pourquoi avec mon voile choisi, suis-je désignée comme soumise dans la société ? Comment faire entendre ma voix sans ignorer celle des femmes, qui ailleurs, le portent de force ? Si je l’enlève comment être certaine de ne pas répondre aux injonctions assimilationnistes ? Serait-ce pour trouver une place dans la société ? Aurai-je alors vendu mon âme ? Serais-je encore intègre et cohérente ? Si je le garde, dans quelle mesure, puis-je parler d’un repli identitaire ?  Est-ce une revendication ? Est-ce par militantisme ?
  • Quelles ont été les influences liées aux contextes géopolitiques et socioculturels sur l’interprétation des textes de la tradition ? Comment expliquer l’immuabilité d’une exégèse humaine rendue sacrée ? Pourquoi devrais-je suivre des interprétations traditionnelles qui me semblent empreinte de misogynie ? Quelles seraient les autres lectures et compréhensions possibles et légitimes ? Puis-je me reconnaître dans le réformisme et le féminisme ?

Malgré une certaine appréhension et parfois des doutes de nous retrouver face à l’acquis de quatorze siècles d’exégèse, notre foi en un Dieu Juste nous porte. Un groupe se constitue, nous réunissant autour de la conviction que le Coran ne discrimine en aucun cas les femmes, mais que ce sont les lectures littéralistes, coutumières et décontextualisées qui l’ont instrumentalisé. En 2012, nous mettons en place des cercles de lectures et de formations internes afin d’enrichir notre défense d’une éthique spirituelles islamique au détriment de privilèges acquis et sacralisés. « Oui, l’islam est source de justice, d’honneur et de protection pour les femmes », nous l’affirmons et le revendiquons!

Au détour de nos cheminements, le groupe initial évolue, pour certaines il est une étape, un passage, d’autres l’intègrent pleinement, chacune avec ses propres conviction tissées au fil du temps. Chaque participante prend la direction qui lui correspond le mieux. C’est durant cette période qu’il nous apparaît crucial de définir une identité de groupe. La charte du collectif MEM est rédigée en avril 2014. Notre dessein se met en mouvement.

Il s’agissait maintenant de discuter des actions à mener. En effet, s’engager dans sa propre quête de sens est une chose non négligeable, diffuser et  défendre ce qui résonne en soi, ce qui fait échos en sororité et en humanité en est une autre. Nous percevons que d’autres femmes traversent les mêmes questionnements et préoccupations. Rendre accessible une autre lecture des Textes et proposer un espace de partage, d’écoute bienveillante devient alors nécessaire. Le collectif MEM travaille en 2016 à l’étude du monumental ouvrage de Fatema Mernissi « Le Harem politique » qui aboutit à l’organisation d’un premier évènement. C’est dans cette dynamique et fidèle à la charte que l’association loi 1901 MEM voit officiellement le jour en juin 2017.

Les revendications de justice, d’équité, d’honneur et d’égalité formulées par des femmes dans une société patriarcale et misogyne ont été entendues à l’époque du Prophète et ont pu trouver un écho dans les Textes. Il est de notre devoir de le rappeler. Nous tenons à faire entendre que le fait de discuter, d’apporter une réflexion critique de la lecture traditionaliste et majoritaire ne doit pas aboutir à discréditer tout un système de pensée de l’Islam et offrir de quoi alimenter l’image orientaliste et colonialiste des femmes musulmanes voilées, soumises, recluses et opprimées, éloignées de la modernité, de la civilisation et de la liberté. Une allégorie constamment remise au goût du jour par un discours hégémonique occidental contemporain préservant le monopole de la pensée unique se voulant le défenseur de la suprématie des normes et des valeurs occidentales.

Nous ne voulons pas passer d’une domination à une autre. Nous voulons montrer que le statut de la femme en Islam est intrinsèquement celui d’un être libre. Il nous incombe, à nous, femmes musulmanes, de défaire le poids des chaînes des interprétations patriarcales. Nous sommes des musulmanes en mouvement, notre ambition est de rendre accessible, en relayant au plus grand nombre, l’énorme et précieux travail de relecture du Coran élaboré à partir d’une perspective et d’une expérience spirituelle féminine afin de permettre une revalorisation, opérée de l’intérieur, du statut des femmes musulmanes.